J’aurai voulu être un artiste…

Les Etats-Unis d'Afrique

“[...] l’art doit toujours être l’art de son époque, c’est-à-dire au service des besoins de la société qui l’a engendré. C’est donc de l’examen des besoins les plus pressants du peuple africain à l’état actuel, que devra découler, qu’on le veuille ou non, la nouvelle orientation de notre art. Or de quoi avons nous besoin ?

Nous avons besoin d’une société africaine libre et parfaitement organisée, nous avons besoin d’ouvrir d’avantage les yeux sur la nature extérieure, de posséder le réel au même degré que les Occidentaux, d’atteindre leur niveau d’efficacité, en un mot de découvrir la nature dans sa totalité.

C’est donc à cette double exigence sociale et intellectuelle que notre art devra être soumis, pour être valable à nos yeux. Ainsi l’artiste africain qui écrira pour le seul plaisir de chanter la beauté des nuages, qui fera des descriptions par pure délectation et pour faire montre de virtuosité, ou qui sculptera des formes pour elles-mêmes, vit en dehors des nécessités de son époque. Il en est de même de l’artiste qui tournerait délibérément les yeux vers le passé et se complairait dans une évocation pure et simple de celui-ci ; car ce faisant, il oublierait que la tradition bien comprise ne doit pas nous emprisonner dans une routine, mais doit nous servir de tremplin pour élever notre monde au niveau de l’époque moderne. Par contre, un artiste qui posera le problème social dans son art, sans ambiguïté, d’une façon propre à secouer la conscience léthargique ; l’artiste qui se posera au cœur du réel, pour aider son peuple à découvrir celui-ci ; l’artiste qui saura exécuter des œuvres nobles dans le but d’inspirer un idéal de grandeur à son peuple, qu’il soit poète, musicien, sculpteur, peintre ou architecte, est l’homme qui répond, dans la mesure de ses dons, aux nécessités de son époque et aux problèmes qui se posent au sein de son peuple.

Cependant pour que la fonction sociale de l’artiste soit ainsi dégagée, faudrait-il que le milieu soit propice. L’art ne nourrit pas toujours son homme, encore moins en Afrique dans les circonstances actuelles ; il a manqué souvent à l’artiste africain un statut social digne de lui, des encouragements tels que prix d’art, lauréats, etc., des musées où il pourrait élargir le champ de son expérience, des expositions où il pourrait réaliser le contact avec le public, la possibilité de voyager souvent, des clubs, etc. En somme, il lui a manqué tout le luxe de son collègue occidental. Est-ce à dire qu’il faille nécessairement en passer par là pour produire des œuvres modernes valables, pour arriver à une époque de classicisme moderne, au sens où nous entendons ce mot, c’est-à-dire à l’existence d’une tradition artistique consciente et désormais ininterrompue ?

Certes non. Et s’il fallait attendre de réaliser ces conditions pour produire des œuvres répondant aux nécessités qui nous préoccupent, nous ferions mieux de ne rien attendre des artistes africains comme concours à la cause commune.”

CHEIKH ANTA DIOP

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